Au hasard des rencontres / à la rencontre de soi
Enseigner à la Compagnie Marie Chouinard
J’ai toujours aimé la danse.
Je me rappelle petite, être allée voir Casse-Noisette avec mon père. L’imagination fertile, le corps touché j’étais revenu annonçant que je voulais être un rat dans Casse-Noisette. Noter ici le rat, on y reviendra. Peut-être.
Il a fallu plusieurs années pour que l’appel de la danse prenne ancrage. En fait ma relation avec la danse en est surtout une de flirt. Une relation ambiguë. D’un côté elle m’habite, elle traverse mon corps et mon âme, de l’autre côté elle me maltraite, je la crains, je m’approche et me sauve. Et pourtant j’y reviens.
J’ai toujours cru que je devais choisir, l’un ou l’autre. Mon identité morcelé, fait de contradictions, réconciliation impossible. C’est un peu comme ça que j’ai approché mes études à l’École de Danse de Québec, à la fois investie mais quasi permanente, la présence du doute, l’impossible. Déchirée.
J’ai fait la rencontre d’une partie du travail de Marie Chouinard à ce moment, incontournable. Face à l’autre, bouleversée, perturbée, le souffle saccadé, il y avait quelque chose d’animal, cru, vrai, une grande sensibilité, de l’authenticité, pas de faux-semblants, pas de demi-mesure. Là sur les planches, la complexité, la multiplicité, fondamentalement humain, tout déversé, offert. Cela me troublait, me faisait peur mais j’étais aussi intriguée, habitée. Une brèche ouverte, changée à tout jamais, pas de retour en arrière mais la fuite comme seule réponse. Celle apprise. Comment pouvais-je me tenir debout, assumer.
Et ce choc. Confrontée à moi-même. L’enveloppe désormais trouée. Avait-elle déjà été étanche ? Peu probable. Impossible d’y échapper, par les pores de ma peau, tout coulait. Peut-être était-ce de me retrouver face à quelqu’un dont la charge émotionnelle, la sensibilité est au service de la création alors que la mienne était histoire de contenance. Retenir à tout prix. Mais impossible de fermer les valves. Pourtant j’ai essayé et essayé.
Mon père est mort au printemps dernier. Quelques jours avant la date fatidique qui marquerait son absence, le voyant, petit dans son lit, j’ai eu envie de me glisser derrière lui, le prendre dans mes bras. Pouvais-je ? Avais-je ce droit ? Puis la certitude que ce moment ne reviendrait plus, que l’instant présent était l’unique, rien avant, rien après. J’ai osé. Et pour la première fois de ma vie j’ai réellement senti, au fond de mon être que ma grande sensibilité était un cadeau et non une tare.
Cette réalisation, peut-être l’aboutissement de tant d’année de recherches, de ce long chemin parcouru et de tous ses détours pour ultimement revenir à la maison. Aboutir à ce moment, cette connection, reconnaître sans les mots, la parenté, l’absolu. Une nouvelle certitude, porteuse d’espoir, ouvrant l’espace. Savoir que le corps ne pouvait mentir, nous pouvons peut-être nous cacher derrière les mots, mais nos gestes nous trahissent, le sang coule dans nos veines, toutes ces cellules en mouvement, dynamiques, vibrantes. L’évidence. Nos sens. Ma sensibilité. La sienne.
Les 3 dernières semaines j’ai eu l’opportunité d’enseigner le Feldenkrais aux danseurs de la Compagnie Marie Chouinard. Quand j’ai reçu l’appel de Marie, j’étais touchée, nerveuse. La peur au ventre, à nouveau, présente devant l’autre. Mais cette fois-ci je pouvais reconnaître derrière cette couleur d’émotions, le grand oui. Un oui à la vie, à exister. Cette ouverture, cette envie de sauter, confiante et de peut-être simplement montrer qui je suis. Pleinement dire oui au oui, les choisir désormais car ils sont ceux qui importe. Apprendre à dire non, pour laisser toute la place au oui. En fait, j’ai envie de croire aux étoiles, à l’émerveillement.
Et je dis merci. Merci de votre accueil, votre attention et votre présence. Ce fut un plaisir de vous enseigner, danseurs, humains puis d’apprendre à vos côtés. Me nous dé-couvrir.
La vie n’est jamais exactement là où on l’attend.